Je



 

      

Je me souviens d'une immense locomotive à vapeur sur le carreau de la mine, de la voiture du brasseur tirée par des chevaux, des blousons noirs la banane lustrée de brillantine, des ornières de la rue emplies d'eau charbonneuse, du doux parfum des lilas un dimanche de printemps. Au ciné du Sana, derrière le bistrot et les tonneaux de choucroute polonaise, on pouvait voir des péplums italiens et des westerns américains. L'école des garçons avec une grande pelouse et des chênes immenses devant. Le samedi après-midi, les voitures anciennes disparaissaient du préau pour laisser la place à une salle de cinéma où les instituteurs projetaient des Laurel et Hardy.

Je savais qu'il existait autre chose : les champs blonds de l'été. 

Les chevaux aveugles remontés du fond remuaient derrière les murs de la ferme. Caché dans la sablière du bois des Vignes, je lançais des branches de l'autre côté du talus pour taquiner le fils du fermier qui se reposait las. 

Au village, le 14 Juillet, on coupait le cou d'un canard de Barbarie les yeux bandés avec un sabre émoussé. Je tombais amoureux d'une fille avec des nattes.

A la ville, un monde en noir et blanc avec encore les traces des bombardements. A la cantine du collège de la place du Barlet, on avait de la soupe, de la bière et de La Vache qui rit le vendredi.

En mai 68, sur une tour de la fosse Barrois, on vit apparaître un drapeau rouge et un drapeau noir sur l'autre tour. Le professeur d'histoire, beau comme un dieu grec, portait des cravates à fleurs.

La femme du garagiste m'informa des cours du soir à l'école des beaux-arts de Douai. J'ai alors dessiné d'après les plâtres et j'ai peint dans la salle du haut. Au lycée, je réalisais des dessins animés en super-huit couleurs. On jouait à la belote et on fumait dans les couloirs. Pendant l'été, avec mon pote Dean, nous sommes partis en stop Sur la route jusqu'au festival pop d'Orange. A mon retour du Sud, m'attendait Marilyne.

Elles arrivaient aux alentours de Noël, plus brillantes les unes que les autres, déposées par un mec invisible venu de Belgique. Je les entendais rire derrière mes volets bleus. Sur le trottoir, éblouies par les phares jaunes des voitures, elles m'interpelaient quand elles n'avaient rien d'autre à faire. Des cris au milieu de la nuit. Au petit matin, on me dit qu'on avait retrouvé une fille égorgée dans la ruelle pas loin du club privé où stationnait une très belle jeune femme aux cheveux châtain clair. Dans la salle de dessin, ces muses posaient nues fièrement dressées devant moi.

Fortes chaleurs en juin 1976. Après avoir fumé avec un Argentin dans Hyde Park du côté de South Kensington, je décidai de rentrer en France. Le ferry-boat faisait des loopings sur les flots. A Bray-Dunes, je dormis dans la 204 de Marilyne. En septembre, je rencontrai Marc dans sa 2CV bleue à la périphérie de la ville. Un jour, il me montra des perdreaux et des faisans dans le coffre de sa CX de location.

Rue de la Clef. La fraîcheur de ce mois d'avril entrait par les vitres brisées du dernier étage de la maison où travaillait Cathy. Au rez-de-chaussée se trouvait un magasin de vêtements et Cathy, serrée dans une robe de cuir noir, emmenait ses clients dans l'entresol où s'alignaient des martinets. 

Je crois que cette nouvelle situation venait de la mesquine qui m'observait en arrosant ses géraniums en face, au-dessus du bar montant. Elle avait sans doute imaginé je ne sais quoi en voyant tout le beau monde qui venait s'amuser chez moi au premier étage de chez Lili. Lili décida alors de placer ses deux adolescents métis à ma place. Elle m'envoya chez Cathy après m'avoir donné une veste disco en laine, une table de salon et diverses choses pour que je parte au plus vite.

Petit à petit, aidé de mon imagination, je suis devenu un pur esprit. Heureusement, mon ami Marc m'a fait comprendre qu'il fallait redescendre sur terre et regarder la réalité en face. Il m'a dit de prendre une feuille et un crayon, de parcourir les rues de la ville pendant un temps donné, d'observer attentivement la vie autour de moi et de noter tous les flashs qui m'arrivaient. A partir de ces notes, j'écrirais un scénario. De retour chez moi, j'ai mis ces notes en forme, j'ai organisé et composé mon texte. Depuis cette époque, je procède de cette façon : je pars de la réalité vue et vécue pour donner ma vision du monde.










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